François BORDES
Une approche naturaliste de la préhistoire
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La vocation de François Bordes pour la préhistoire fut précoce. De son propre aveu, elle naquit à l'âge de onze ans à la lecture du livre de J.H. Rosny Aîné " La Guerre du Feu". En 1946, lorsqu'il s'insère dans le débat scientifique, la préhistoire a déjà parcouru un long chemin depuis son avènement, traditionnellement daté de 1859. Des outils typologiques permettant d'analyser les assemblages archéologiques ont été élaborés et plusieurs tentatives pour définir les industries et leur succession chronologique ont été réalisées.
A la fin des années quarante, les concepts en vigueur sont essentiellement le résultat des travaux de Breuil, Commont et Peyrony. Si les objets préhistoriques peuvent être classés en catégories grâce à une typologie déjà relativement élaborée, l'attribution chrono-culturelle des niveaux archéologiques repose encore essentiellement sur la reconnaissance de pièces particulières, jugées représentatives et que l'on considère, depuis de Mortillet, comme des "fossiles directeurs". |
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Néanmoins, on perçoit de plus en plus le caractère très limitatif de cette approche. Ainsi, se fait jour la nécessité de prendre en compte non plus quelques objets spécifiques mais l'ensemble des pièces constitutives des assemblages ainsi que leurs techniques de fabrication. En outre, les schémas proposés pour expliquer l'évolution des industries sont linéaires, soit simples comme celui de Commont, soit plus complexes comme celui élaboré par Breuil qui implique deux "phylums" se développant parallèlement. |
| Or, ces schémas évolutifs ne permettent plus d'intégrer de façon satisfaisante l'ensemble des données disponibles. Ce sont ces différents problèmes que François Bordes va s'efforcer de traiter. "Seule une étude attentive, portant à la fois sur les techniques de débitage, la typologie et sur la position stratigraphique exacte des gisements, permettra peut-être de débrouiller l'écheveau compliqué de l'évolution des industries humaines", écrit-il en 1950. |
La démarche méthodologique qu'il mettra en place, de même que les solutions qu'il apportera aux questions posées sont fortement marquées par sa formation de naturaliste. Une pratique assidue de la taille des roches dures va lui permettre de comprendre de façon intime les techniques de fabrication des objets préhistoriques. S'appuyant sur cette expérience, il établit pour le Paléolithique ancien et moyen une liste-type d'outils et un ensemble de critères techniques qui lui serviront de grille de lecture pour décrypter les différentes séries archéologiques en considérant non plus quelques pièces particulières, mais la totalité des objets récoltés. Chaque série sera alors caractérisée à partir de critères dûment définis, quantifiés, ainsi que par un graphique représentatif spécifique. Cette méthode d'analyse statistique des industries, connue sous le nom de "méthode Bordes", constitue une avancée méthodologique majeure et va permettre d'établir sur des bases fiables des comparaisons entre séries archéologiques. Pour situer chronologiquement les ensembles préhistoriques les uns par rapport aux autres, F. Bordes utilisera ses talents de géologue et développera une analyse stratigraphique approfondie de formations riches en vestiges préhistoriques comme les lœss du Bassin Parisien ou les terrasses de la vallée de la Somme. Cette double approche (techno-typologique et stratigraphique) va aboutir à l'établissement d'un schéma évolutif original des industries du Paléolithique ancien et moyen. Ce schéma, qualifié de buissonnant, permet de tenir compte à la fois des différents faciès préhistoriques identifiés et de leur position chronologique. Il implique que les industries lithiques n'évoluent pas de façon linéaire vers un état de plus en plus perfectionné mais, plutôt, qu'elles se diversifient en fonction des besoins et du contexte culturel du moment.
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De manière incidente, ce cheminement méthodologique a également eu pour conséquence de remettre en cause la réalité de certaines des cultures lithiques définies par Breuil. Ainsi, F. Bordes a montré de façon claire que le Levalloisien n'existe pas en tant qu'industrie particulière à éclats et qu'il correspond en fait à un faciès technique que l'on trouve associé aussi bien à l'Acheuléen qu'aux différents types de Moustérien. De même, pour F. Bordes, le Tayacien n'est pas autre chose qu'un Moustérien qui n'a de spécifique que sa position chronologique antérieure à la dernière glaciation.
Si l'existence des différents faciès moustériens mis en évidence par François Bordes n'a guère été remise en cause jusqu'à présent, en revanche, leur interprétation a été le sujet de débats passionnés. Considérés comme le témoignage de groupes culturels indépendants par F. Bordes, ces faciès techno-typologiques sont interprétés par certains chercheurs anglo-saxons, au premier rang desquels L. Binford, comme le résultat d'adaptations fonctionnelles et seraient donc le reflet des différentes activités pratiquées par les Moustériens.

François Bordes sur le site de Combe-Grenal
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Au-delà de la méthode d'analyse statistique et de l'évolution buissonnante des industries du Paléolithique ancien et moyen qui constituent le cœur de son œuvre, François Bordes s'est penché sur la plupart des sujets fondamentaux de la préhistoire et ses travaux ont concerné non seulement la France et l'Europe de l'Ouest, mais aussi l'Europe centrale, le Moyen-Orient et l'Australie. Sans prétendre à l'exhaustivité, il convient de rappeler ici certains de ses apports les plus manifestes. Ainsi, il a pour beaucoup contribué à institutionnaliser la méthode de fouille moderne qui utilise des coordonnées cartésiennes comme système de repérage des objets archéologiques. Il a également abordé des thèmes qui restent d'une grande actualité comme ceux traitant de la fin du Paléolithique ou du passage du Paléolithique moyen au Paléolithique supérieur. A ce propos, on notera que son hypothèse d'un Moustérien de tradition acheuléenne évoluant vers le Châtelperronien est maintenant couramment admise par la communauté scientifique. Ses expériences de taille n'ont pas concerné uniquement le Paléolithique ancien et moyen ; elles ont également apporté des éléments essentiels pour la compréhension des techniques de fabrication des objets lithiques du Paléolithique supérieur. En s'intéressant aux traces d'utilisation sur certains types d'outils (grattoirs et burins), il a ouvert une voie d'exploration nouvelle de la vie quotidienne au Paléolithique. Connue sous le nom de tracéologie, cette orientation de recherche est maintenant devenue l'une des spécialisations de la préhistoire moderne. On se souviendra aussi de la pertinence des réflexions qu'il a menées sur les notions essentielles de sol d'habitat et de niveaux archéologiques préhistoriques. Soulignant la très grande difficulté d'identifier des surfaces isochrones à l'intérieur des dépôts archéologiques, il a attiré l'attention sur le danger que pouvaient représenter les décapages extensifs et a rappelé l'importance du rôle de la sédimentation dans l'enregistrement des données paléoethnologiques. |
Enfin, il n'est pas possible de parler de l'œuvre de François Bordes sans évoquer l'école de pensée à laquelle il a donné naissance. Cette école, à l'exemple des études qu'il a conduites, aborde la préhistoire par des voies essentiellement naturalistes. De manière indue, elle est souvent opposée à l'école, à caractère plus ethnographique, fondée par André Leroi-Gourhan. En fait, ces deux approches de la préhistoire sont éminemment complémentaires et s'enrichissent mutuellement. Outre l'orientation méthodologique générale, F. Bordes a légué à ses successeurs un état d'esprit particulier qui consiste à se méfier des phénomènes de mode et à refuser de se laisser enfermer dans des constructions théoriques, aussi séduisantes soient-elles. "Les faits sont têtus", avait-il coutume de dire. C'était une invitation à l'innovation et à la recherche de nouvelles théories capables d'intégrer davantage de données. Par ses apports scientifiques, à la fois méthodologiques et conceptuels, par le rayonnement international de ses idées et par son charisme, F. Bordes a incontestablement marqué de son empreinte l'évolution de cette jeune science qu'est encore la préhistoire. Il restera l'une des grandes figures de la seconde moitié du XX ème siècle.
Jean-Pierre TEXIER
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